Le pinceau-livre

Le pinceau-livre

Ninette, Marcel et les autres.....

Un tout petit hameau à deux kilomètres d'un petit village de l'Ain et dans ce hameau une vieille ferme.

De mes cinq ans à mes quinze ans , j'y passerai toutes mes vacances scolaires, accueillie dans cette ferme où mes années d'enfance se teinteront de l'odeur de cette terre campagnarde...

Trois personnes, la tatan, vieille femme ridée et douce, Marcel son fils et Ninette sa nièce chez qui je vis. Et des animaux, deux vaches, deux chèvres, des lapins, des poules, un chien Miro, et deux chats.

J'y apprends la vie rude et lente des gens de la campagne, les soirées d'été longues et chaudes, celles de l'hiver au coin du poêle à bois rythmées par le lent tic tac de la grande horloge. Ces soirs là  chacun lit, c'est ici que je découvrirai des livres sur la résistance locale, que je lirai Manon Lescaut et le Lys dans la vallée. 

Je découvre les travaux de la ferme, la traite des vaches et des chèvres, le goût du lait à peine tiré, la crème prélevée le lendemain, le passage du laitier le matin qui vient récupérer les grands bidons métalliques. Je sais faire les fromages de chèvre, boire le petit lait ( manie qui m'est restée!).

Je sais nettoyer l'étable qui jouxte la grande pièce de vie, aller chaque matin avec Ninette couper du maïs frais pour alimenter les bêtes. 

Nourrir les poules m'amuse et j'aime tellement prendre un ou deux poussins dans mes mains, ramasser les oeufs tout chauds.

Certes la petite citadine prend la fuite chaque fois qu'il faut tuer une bête pour se nourrir, ce qui fait rire ces paysans qui savent bien qu'on respecte l'animal mais qu'il sert aussi à nos repas!

Marcel travaille à la tuilerie du village voisin et on ne le voit que le soir, souriant, chaleureux, encore couvert de poussière rouge malgré un lavage soigneux. ....

D'ailleurs à propos de lavage il y a chaque semaine le grand baquet que l'on remplit d'eau car il y a seulement un évier en pierre dans un petit local qui donne sur la pièce principale, les toilettes sont derrière la maison au fond du jardin et je suis terrifiée tous les soirs quand il faut y aller avant le coucher car mon héméralopie fait que je n'y vois goutte! Plus tard il y aura une douche et des toilettes sous l'escalier, un vrai luxe....

Pour laver le linge, Ninette le fait bouillir longuement sur le poêle à bois et ensuite le porte jusqu'au lavoir à un bon kilomètre sur une brouette. La petite fille que je suis aime bien rincer le linge mais je me rends bien compte que je ne fais que les petites pièces de linge, pas lourdes et faciles à manipuler!

Bien sûr je ne suis là que pour les vacances et tout cela m'amuse , c'est comme une aventure à chaque fois mais j'ai quand même conscience que la vie de tous les jours n'est pas ainsi, que vivre ainsi en presque autarcie avec le jardin, les animaux est un combat contre la fatigue, contre les éléments capricieux qui peuvent vous gâcher une récolte ou pourrir le foin de  l'hiver....

La voisine chez qui j'ai passé un été au tout début est une italienne, Eda, venue avec son mari, Cyprien,  maçon travailler en France à une époque où les immigrés étaient des latins. Ils accueillent Serge , mon ami d'enfance, ont deux garçons, Jany et Wally, je suis chez eux aussi comme en famille et je les appelle tonton et tatan. Ils sont chaleureux, rieurs, roulent les "r" , ont un accent italien prononcé, j'ai en fait deux maisons là bas!

La petite citadine que je suis arrive à chaque fois un peu pâlotte et s'en retourne après quelques jours ou quelques semaines, dorée et sentant la chèvre à plein nez!

Ah les chèvres, mes copines que l'on ramène en criant "biline, ta, biline". je suis sans cesse avec elle et mon surnom sera désormais "tabiline"!

Comme je suis un peu garçon manqué et que je préfère le mécano, les trains et le vélo , je suis vite adoptée par mes amis et nous passons nos vacances à courir les bois, faire du vélo, aller se baigner dans la rivière l'été et glisser sur les mares gelées en hiver. Nous rentrons aux heures des repas, épuisés, affamés et tout crottés au grand dam de la tatan Eda et de Ninette qui sont heureuses de nous voir ravis de nos journées mais pour qui il y aura donc encore et encore de la lessive!

Faire les foins est aussi une fête, aller en champ aux vaches chaque fin d'après midi est encore l'occasion de courir les prés,  assister au travail du matelassier qui vient de temps en temps réparer la literie nous étonne toujours. Il y a aussi le rémouleur qui avec sa meule nous offre des couteaux presque neufs, le scieur de bois qui vient tailler des bûches que nous rangeons soigneusement à l'abri mais quand même en plein air, le bois servira pour l'hiver quand le poêle ronronnera avec sur son bord une cafetière toujours pleine, la soupe qui mijote pour le soir , et en son sein, des briques qui chaufferont le soir nos draps glacés.

Aujourd’hui il ne reste que tatan Eda, qui vit à nouveau en Italie et revient quelques jours chaque printemps. Il y a bien longtemps que tonton Cyprien a succombé à la silicose du maçon, Ninette est partie il y a quelques années, sa  mémoire l'ayant quittée, Marcel vient de mourir cette semaine , ce qui n'est pas une injustice à quatre vingt treize ans mais qui me laisse une grande nostalgie....

Combien de fois dans une vie se sent-on orphelin quand on perd des  êtres qui vous ont construit?

 

 

 

 

 



12/10/2014
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