Le pinceau-livre

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Le quatrième mur - Sorj Chalandon

Il y a des livres, rares, qui vont frissonner par quelques phrases, quelques chapitres bien écrits ou qui vous évoquent des souvenirs, des sensations....

Il y a des livres, rarissimes, qui vous font frissonner du début à la fin, que vous ne lâchez pas et dont vous savez que vous ne sortirez pas indemnes.

Le quatrième mur est de ceux-là. On me l'a offert en décembre, je viens de le terminer, bouleversée par ce croisement avec notre actualité. Ce livre, magnifique, à la lecture parfois insoutenable est une oeuvre humaine utile, nécessaire même si je n'en sors pas indemne!

Devant mon impuissance à trouver des mots ou même à reprendre mes crayons après la tuerie qui a eu lieu à Charlie Hebdo, j'ai cherché et trouvé un article qui parle de ce livre bien mieux que je ne le ferais et qui reflète ma pensée (que je n'arrive pas à remettre en ordre en ce moment tant le choc de ces exécutions a été violent).

Je demande pardon aux lecteurs de ce blog de trouver une autre voix que la mienne pour exprimer ce que je ressens si fort.....

Voici  ce que dit Anne Bert sur le site du "salon-littéraire" :

 

On ne sort pas indemne du dernier livre de Sorj Chalandon, Le Quatrième mur, paru chez Grasset.

 

 

Il faut du temps pour pouvoir revenir au quotidien, (ce qui donne  une minuscule idée des impossibles pour les grands reporters de revenir intacts des pays en guerre)  et ce roman devrait recueillir  toute  l’infinie reconnaissance des lecteurs pour les avoir emmenés aussi loin dans la confrontation avec eux-mêmes. Parce que ce livre dérange les certitudes et ne  pardonne ni ne condamne qui que ce soit. Il n’y a ni gentils ni méchants. En temps de guerre, tous, de tout bord,  sont capables de massacrer femmes et enfants pour justifier leur combat. La culture, l’instruction, les valeurs, la moralité ne sont que des remparts pour se protéger de la violence et de la barbarie qui sont tapies en l’homme.

 

 

Ce livre fait partie des textes essentiels, profondément humanistes que l’on oublie jamais et qui devraient aider à guider les consciences et combattre les certitudes. A employer aussi les bons mots et les bonnes expressions. Par exemple, comprendre qu’entre le slogan "Palestine vaincra" et  "Palestine vivra" , il y a une différence avec toutes ses composantes. Et que celui qui hurle CRS SS n’a certainement  jamais rencontré  le nazi Alois Brunner.

 

 

Humaniste, oui, parce qu’en n’esquivant rien de l’atrocité et de la brutalité des actes des homme, Sorj Chalandon,  qui donne beaucoup de lui-même à son personnage Georges,  réussit au cœur de ce désastre humain  à  faire survivre la bonté ( ce n’est pas un gros mot ni un mot niais) et  l’espoir. De la première page à la dernière, mon cœur a tapé fort et mon ventre m’a fait mal, mais pas seulement dans la description de la réalité  de  l’horreur de la guerre, celle de l’enfer du martyr des femmes, vieillards et enfants de Chatila, ni celle de  la violence ordinaire des combats d’idées,  ou  de la haine que l’on trouve toujours à justifier au nom de l’engagement et des convictions, non, pas seulement donc  car l’écriture est si  acérée, que chaque mot, chaque geste, précis et sobres font mouche. Chalandon balance les mots comme les snipers les balles, sans qu’on s’y attende,  mine de rien au détour d’une phrase leur puissance nous fait vaciller.

 

 

Le Quatrième mur  embarque le lecteur au cœur du conflit du Liban en 1982/83. En 1974 , à Paris, Georges, un étudiant en histoire  militant activiste pro-palestinien casseur de facho et féru de théâtre, fait la connaissance d’un grec juif, Sam, ils se prennent d’amitié malgré leurs différences. Sam a un rêve : monter la pièce Antigone de Anouilh sur la ligne verte qui sépare Beyrouth,  avec des acteurs de toutes les nationalités et religions du conflit israélo palestinien. Malade, il demande à Georges de le faire. La troupe se compose d’une palestinienne sunnite, d’un druze, un maronite, un chiite, une catholique. Le jeune homme arrive avec sa belle idée de paix, face à des  hommes et des femmes qui se haïssent mais acceptent, sans cesser de  l’interroger sur ses motivations et sa connaissance de la guerre. Il va devoir composer avec ses engagements, côtoyer des snipers. Mais avant la représentation, la ville est bombardée et Chatila massacrée… et Georges, pris dans l’atroce réalité ne peut  se  suffire de concepts et d’idéaux, ni-même de paix.

 

 

Le texte va bien au-delà de cette tentative  généreuse de réconciliation le temps d’une représentation d’Antigone ,  Chalandon s’attache à dire les choses au plus près des effarantes réalités : les traumatismes des bombardements, les corps et les âmes déchiquetés, des actes commis que l’on s’étonne de trouver si..faciles, les face à face avec soi-même quand on est acculé au rebord de ses convictions, les impossibles retours à la non guerre car  lorsque  Georges finit par rentrer en France en bien triste état  pour retrouver la paix auprès  de sa femme et de sa fille, perdu pour elles,  il n’aura de cesse de repartir.

 

 

Des  extraits du bombardement soudain de Beyrouth, en pleine répétition, Georges est projeté dans l’indicible différence du concept de la guerre à la réalité du feu :

 

[............- Ne regarde pas ! Ferme les yeux ! m'a crié Imane en français. Les autres avaient renoncé à ma langue. Ils hurlaient en arabe. J'étais allongé sur le sol, les mains sur la tête.........Beyrouth était attaqué. Je répétais cette phrase dans ma tête pour en saisir le sens. Des avions se jetaient sur la ville. Ils bombardaient la capitale du Liban. C'était incroyable, dégueulasse et immense. J'étais en guerre. Cette fois, vraiment. J'avais fermé les yeux. Je tremblais. Ni la peur, ni la surprise, ni la rage, ni la haine de rien. Juste le choc terrible, répété, le fracas immense, la violence brute, pure, l'acier en tous sens, le feu, la fumée, les sirènes réveillées les unes après les autres, les klaxons de voitures folles, les hurlements de la rue, les explosions, encore, encore, encore. Mon âme était entrée en collision avec le béton déchiré. Ma peau, mes os, ma vie violemment soudés à la ville..................j'ouvrais la bouche en grand, je la claquais comme on déchire. Mon ventre était remonté, il était blotti dans ma gorge....................La guerre, c'était ça. Avant le cri des hommes, le sang versé, les tombes, avant les larmes infinies qui suintent des villes, les maisons détruites, les hordes apeurées, la guerre était un vacarme à briser les crânes, à écraser les yeux, à serrer les gorges jusqu'à ce que l'air renonce. Une joie féroce me labourait. J'ai eu honte. J'étais en enfer. J'étais bien. Terriblement bien. J'ai eu honte. Je n'échangerai jamais cet effroi pour le silence d'avant. J'étais tragique, grisé de poudre, de froid, transi de douleur.....]

 

Ce passage est terrible, la "beauté" et la "grandeur"  de la douleur et des combats ont déjà été évoquée dans bien d ‘autres guerres (y mettre des guillemets prouve bien d’ailleurs de l’incohérence des épousailles de ces deux  mots avec toute la misère du monde), mais peut-être est-ce aussi  une cause des séquelles du fracas psychologique de Georges. Peut-on survivre intact à trouver l’horreur belle, à éprouver dans de tels instants du "bien-être" comme le dit Georges en plein bombardement ?

 

 

J’avais déjà aimé  les autres titres de Sorj Chalandon,  notamment Le Traître (et dans un tout autre genre, Une Promesse)  Le quatrième mur  est un livre que l’on ne lâche plus dès la 1ère page,  il fait partie des ouvrages qui devraient  d’ailleurs être  mis au programme des classes de Terminale.

 

Mais, cette obsédante question, une fois le livre refermé : tout ce désastre pour quoi, in fine ?

 

et  voici l’épilogue :

 

"Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais maintenant, c’est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire même ceux qui ne croyaient rien et qui se sont trouvés pris dans l’histoire sans y rien comprendre. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer tout doucement à les oublier et à confondre leurs noms. C’est fini." Jean Anouilh – Antigone (1942)

 

 

Anne Bert

____________________________

Présentation  et résumé de l’éditeur :

 

L’idée de Sam était folle. Georges l’a suivie.
Réfugié grec, metteur en scène, juif en secret, Sam rêvait de monter l’Antigone d’Anouilh sur un champ de bataille au Liban.
1976. Dans ce pays, des hommes en massacraient d’autres. Georges a décidé que le pays du cèdre serait son théâtre. Il a fait le voyage. Contacté les milices, les combattants, tous ceux qui s’affrontaient. Son idée ? Jouer Anouilh sur la ligne de front. Créon serait chrétien. Antigone serait palestinienne. Hémon serait Druze. Les Chiites seraient là aussi, et les Chaldéens, et les Arméniens. Il ne demandait à tous qu’une heure de répit, une seule. Ce ne serait pas la paix, juste un instant de grâce. Un accroc dans la guerre. Un éclat de poésie et de fusils baissés. Tous ont accepté. C’était impensable.
Et puis Sam est tombé malade. Sur son lit d’agonie, il a fait jurer à Georges de prendre sa suite, d’aller à Beyrouth, de rassembler les acteurs un à un, de les arracher au front et de jouer cette unique représentation.
Georges a juré à Sam, son ami, son frère.
Il avait fait du théâtre de rue, il allait faire du théâtre de ruines. C’était bouleversant, exaltant, immense, mortel, la guerre. La guerre lui a sauté à la gorge.
L’idée de Sam était folle. Et Georges l’a suivie.

 

 



09/01/2015
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